dimanche 29 novembre 2009

L'inauguration manquée de Monsieur Mongy

Le 4 décembre 1909, tout ce que Lille, Roubaix et Tourcoing comptent de décideurs inaugure en grande pompe le Grand Boulevard. Mais à l'heure de couper le ruban, il est un absent, et de taille. Cet absent, c'est Alfred Mongy. L'homme sans qui le boulevard ne serait pas.

Une silhouette noire, en redingote et haut-de-forme, arpente sans se lasser un chantier de plusieurs kilomètres à travers champs. Cette silhouette, les ouvriers la connaissent bien. C'est celle de monsieur Mongy. Le chantier qui s'achève, lui, est l'oeuvre de sa vie. Du moins celle qui le fera passer à une discrète postérité. Une liaison de tramways électriques flambant neuve sur un axe flambant neuf : le Grand Boulevard. Ce grand boulevard est un axe attendu depuis des décennies pour relier trois cités au destin commun, trois villes qui en ce tout début du XXème siècle explosent à la fois démographiquement et économiquement : Lille, Roubaix et Tourcoing. Si le chantier du boulevard en tant que tel a été confié à l'ingénieur Arthur Stoclet, son principe, lui, est défendu par Alfred Mongy depuis près de cinquante ans ! Celui-ci a en effet à peine vingt ans, lorsque, jeune dessinateur au service des travaux de la ville de Lille, il dépose dès 1860 un projet de création de boulevard reliant les trois pôles de la métropole. On l'aura sans doute jugé trop jeune à l'époque.

Bâtisseur

Alfred Mongy, en tout cas, est un tenace. Porté par un idéal de progrès qu'il faisait passer par le développement urbain. " Il faut soutenir la création, peut-être éphémère, des grandes villes, parce qu'elles sont des centres de civilisation et de lumière dont les foyers peuvent s'éteindre mais dont les ondes cheminent dans l'infini ", déclare t-il un jour dans un discours. Grandiloquent, certes. En tout cas très éclairant sur le personnage.
En 1879, il devient directeur des travaux de la ville de Lille. Et c'est peu dire qu'il va honorer sa fonction : percement des boulevards Louis - XIV, Vauban et Lebas, construction d'une quarantaine d'écoles et d'établissements éducatifs, création des facs de lettres et de droit, du collège Jean-Macé, réalisation d'un réseau d'égouts, restauration de la Porte de Paris, aménagement du Bois de la citadelle (appelé autrefois Bois de la Deûle) et enfin mise en place d'un réseau métropolitain de tramway à cheval sur près de 70 km.

Véritable Haussmann lillois, Mongy n'a pas renoncé alors à son grand dessein : en 1885, il redépose un nouveau projet de boulevard entre Lille et Roubaix-Tourcoing. Las, le maire de Lille le retoque. Dépité, Mongy, qui ne s'entend pas avec Gustave Delory, le nouveau maire, quitte la mairie en 1896. Il a alors 56 ans. Il aurait pu s'en tenir là. Quitter la vie professionnelle sur un bilan déjà remarquable. Mais notre homme est infatigable et toujours porté par son idéal de progrès. En 1900, il crée la Compagnie des tramways et voies ferrées du Nord. Il achète une concession sur le futur Grand Boulevard, dont il va financer, sur ses propres deniers, un quart du coût. A défaut d'avoir été retenu pour le chantier du boulevard, Mongy s'invite dans l'opération en s'investissant dans le réseau de transport en commun qui va, en quelque sorte, charpenter ce boulevard.

Le 4 décembre 1909, Mongy n'est pas là pour inaugurer le grand axe métropolitain. Il ne loupe pas, en revanche, l'inauguration du tramway, une semaine plus tard. Un tramway électrique que les habitants de la métropole vont vite s'approprier : la compagnie de M. Mongy ne pratique qu'un seul tarif. Pas de première et de seconde classe. Un choix qui assure une grande popularité à la compagnie et à son créateur. Les trams sont vite baptisés " Mongy ". Notre homme tient sa reconnaissance, sa revanche. Aujourd'hui, le tram est plus souvent appelé " Transpole " que " Mongy ". Reste une station de tramway roubaisienne et un lycée professionnel à Marcq-en-Baroeul pour perpétuer sa mémoire. Trop peu sans doute au regard du visionnaire et de l'acteur qu'il fut au service du Grand Lille.

Source : La Voix du Nord du Dimanche 29 Novembre 2009



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