
Henri Loyrette : " On est heureux d'être attendu, on tient à être à la hauteur de l'espérance ! "
Qui a pris l'initiative du projet ?" L'appel d'offres a été lancé par Jean-Jacques Aillagon, alors ministre de la Culture, qui avait déjà imaginé une décentralisation du Centre Georges-Pompidou à Metz. La région Nord-Pas-de-Calais a répondu à travers les candidatures des villes de Lens, Calais, Boulogne, Valenciennes et Arras, auxquelles s'est jointe la ville d'Amiens. Le Premier ministre de l'époque, Jean-Pierre Raffarin, a pris une décision avec l'aval du président de la République. Elle confirmait le choix commun de Daniel Percheron, président du conseil régional, et de moi-même... Nous avons beaucoup discuté ensemble dans le contexte de la préparation de Lille 2004, capitale européenne de la culture. Lens, c'est le bel aboutissement de réflexions intenses et diverses ! "
Quelle est sa logique profonde ?" Décentraliser les grands musées nationaux, repenser les missions d'un musée : c'est la conjonction de ces deux volontés qui a fait naître le projet dans les esprits. Il y a la part sacrée que le Louvre, conçu au moment de la Révolution, en 1793, et parfait sous l'Empire, doit aux musées de province. Longtemps, on a conjugué cela sous forme de dépôts disséminés. Mais cela ne suffit pas ! Pour moi, les collections, les compétences, les savoir-faire du Louvre sont au service de la Nation. Un grand musée peut jouer un rôle éducatif et social considérable, il peut apporter quelque chose de particulier et de stimulant à un territoire. "
Comment a-t-il pu se concrétiser ?
" La région Nord-Pas-de-Calais a fait preuve d'un volontarisme exceptionnel. Les candidatures des différentes villes montraient que ce projet pouvait devenir un levier essentiel. Très tôt, d'un côté comme de l'autre, on a considéré qu'il ne s'agissait pas d'un projet subi ou plaqué, mais partagé. Ténacité, volonté et fermeté ont joué un grand rôle. "
Pourquoi Lens ? La décision en a surpris (ou agacé) plus d'un ...
" Justement, parce que cela ne correspondait pas à ce qu'on pouvait imaginer d'une implantation du Louvre en région ! Louvre, Lens, cela crée une déflagration signifiante et motivante ! D'un côté un palais patrimonial, des collections qui accompagnent l'histoire de France depuis le Moyen-Âge. De l'autre, une ville qui subit les séquelles de l'industrialisation et les effets de la crise mais veut se battre, se renouveler. Un vrai choc culturel ! Mais attention : il ne s'agit pas d'un chantier compassionnel, d'une sorte de gratification ou de lot de consolation. Le passé a été douloureux mais c'est l'avenir qui est en jeu. Le Louvre Lens correspond à une ambition. Le choix de Lens nous oblige à être novateurs ! "
Quelle leçon tirez-vous de vos contacts avec la région Nord-Pas-de-Calais ?
" J'ai visité les sites, rencontré les gens... Ce qui m'a frappé, c'est cette volonté, cet appétit, cette générosité. Il y a une chaleur immédiate, une bienveillance qui ne s'est jamais démentie malgré les atermoiements et les aléas. C'est remarquable et revigorant. On est heureux d'être attendu, on tient à être à la hauteur de l'espérance ! "
A quelles conditions ce sera réussi ?
" Il faut que la greffe soit parfaite, que les habitants considèrent que le Louvre Lens c'est avec eux et pour eux ! L'ambition n'est pas seulement locale. Il s'agit aussi d'inscrire le projet dans le réseau régional très riche de musées qui ont l'habitude de travailler ensemble. Et puis, il y a la dimension européenne... Par ailleurs, je souligne qu'il faut toucher le public le plus large possible, grâce à des présentations novatrices et une action pédagogique soutenue... Si le Louvre est une chance pour Lens, Lens est une chance pour le Louvre : une occasion de rayonnement mais aussi de renouveau. Il s'agit bien de vivre ensemble, de se nourrir l'un l'autre, de développer l'interactivité. D'ailleurs, sur le plan de l'architecture, il s'agit bien d'un Louvre contemporain autour de pavillons centraux avec des ailes, comme à Paris... "
Justement, ce qui vous séduit dans le projet architectural ?
" Son aspect résolumment contemporain, qui prend le contre-pied du palais parisien et qui intègre les éléments les plus récents de la modernité. Nous allons découvrir en France une architecture inédite, celle de l'équipe japonaise Sanaa, qui apporte une note nouvelle, inspirée et savante. Non seulement le projet s'inspire du palais pour le projeter dans le futur, mais il s'intègre de façon très subtile et délicate dans le site. "
Comment présenter le contenu du bâtiment en quelques phrases ?
" C'est le Louvre dans toutes ses dimensions, avec bien sûr l'amplitude géographique et chronologique d'un musée à vocation universelle, mais aussi des possibilités de présentation transversale. A Paris, nous subissons les contraintes glorieuses d'un palais. On pourra réunir à Lens des éléments qui aujourd'hui sont séparés pour des raisons d'organisation, de répartition en départements et de classements par écoles, techniques, périodes, etc. Cela entraînera un nouveau regard sur les collections. Lens aura la possibilité de rabouter les collections, de dresser des parallèles. C'est comme si une nouvelle aile du Louvre était construite, où tout serait beaucoup plus facile... L'axe central c'est la galerie du temps : 250 chefs-d'oeuvre de tous domaines, allant de la plus haute antiquité jusque vers 1850. Cette galerie régulièrement renouvelée est complétée par des expositions temporaires à vocation internationale... Grâce à l'espace dit la Scène, il y aura possibilité de conférences, spectacles, concerts... Des voix diverses autour des collections. "
Malgré les aléas, êtes-vous toujours aussi confiant et résolu ?
" La détermination est très forte de notre côté. Car l'avenir du Louvre passe par Lens. Le premier appel d'offres fut infructueux, mais la confiance est intacte. L'ardeur régionale n'a jamais faibli dans le Nord-Pas-de-Calais qu'il s'agisse du président du conseil régional, des maires de Lens et de Liévin, des élus de toutes tendances... Et le chantier, que le président de la République Nicolas Sarkozy suit de très près, va démarrer. Frédéric Mitterrand posera la première pierre le 4 décembre. "
Le projet n'acquiert-il pas une dimension particulière en temps de crise, crise économique mais aussi crise des valeurs ?
" Si, bien sûr. C'est un musée dans la cité. Un lieu de plaisir et de délectation, mais aussi d'éducation. Il ne faut pas se pencher sur le passé par pure nostalgie, mais pour comprendre le monde d'aujourd'hui. J'aime bien la formule de Péguy quand il dit qu'au Louvre on éprouve deux sentiments forts : la promotion de l'être et la perception du long et visible cheminement de l'humanité. La Galerie du Temps à Lens, c'est ça : nous venons de là, nous sommes dans cette filiation, nous questionnons notre devenir. "
Source : Supplément du journal La Voix du Nord du Jeudi 3 Décembre 2009